jeudi 2 février 2017

cadran terrestre n°1 : "Le temps qui s'écoule dans les espaces profanes ne laisse d'autres traces que la destruction..."


« Un

Le temps qui s’écoule dans les espaces profanes ne laisse d’autre trace que la destruction.
Les espaces sacrés, en revanche, gardent vivante la mémoire des siècles et conservent par devers eux l’énergie qui les rend immortels. Le temps les féconde et les peuple de souvenirs immunisés contre l’anéantissement qu’il provoque en passant.
Éphémères par vocation et propices à l’oubli, les espaces profanes laissent échapper le temps qui les traverse ; le temps, pour sa part, les efface, fugitif, et les dévaste.
Les espaces sacrés ne laissent pas le temps s’enfuir : ils le retiennent, captif, dans leurs enceintes. Il y habite, il y plonge et renforce sa présence — de plus en plus forte, de plus en plus dense — par son déroulement ininterrompu.
Tout espace sacré est une réserve du temps, à la fois présent et successif.
Espace sacré, la Cathédrale est le périmètre du temps immobilisé qui transforme ce qu’il touche sans l’altérer. »


« Huit

Les sévères monastères crénelés des premiers temps de la colonisation, mi-forteresses, mi-enceintes écclesiastiques… Les églises juchées sur le sommet tronqué de pyramides précolombiennes… les chapelles stuquées avec le talent que réclame une pièce montée… les retables surchargés d’extravagances achevées… les portails qui contredisent par leurs volutes éthérées et leurs dentelles la dureté et la grossierté de leur matière première… les vastes et luxueux palais civils… humilient, soumettent, assujetissent par leur audace, leur grandeur ou leur magnificience, ceux qui ont la chance et la malchance des les contempler : l’architecture coloniale est dominatrice. Ah, mais il ne s’agit pas seulement d’un adjectif hyperbolique qui répond à l’hyperbole même de l’architecture coloniale : il faut le comprendre littéralement. Pour asseoir la permanence de sa domination impériale, soutenue par la foi, la Couronne espagnole mit en œuvre tous les moyens possibles, même architecturaux. Dans les Lois des Indes, il est recommandé, en ce qui concerne les constructions coloniales, que « quand les Indiens les voient il soient frappés d’admiration, et qu’ils comprennent que les Espagnols s’installent pour de bon, qu’il faut les craindre et les respecter, rechercher leur amitié et ne pas les offenser. »

Il est certain que les constructions coloniales, influencées par l’art qui se complait dans le gaspillage et la profusion, provoquent l’admiration de leur victime — le spectateur — qui retient à grand peine une exclamation et qui a du mal à proférer une parole qui dépasse les limites du lieu commun : dominateur.

Il est certain que les Espagnols s’installèrent pour de bon et qu’ils n’éprouvèrent aucun scrupule, que ce soit pour projeter des constructions si puissantes qu’il fallut le travail de plusieurs générations pour les mener à bien, ou pour ériger des couvents dans les contrées les plus sauvages et éloignées de leur vaste empire.

Il est certain que les Indiens les craignirent et les respectèrent, qu’ils recherchèrent leur amitié et ne les offensèrent pas.

Est-il nécessaire d’ajouter que ceux qui bâtirent de leurs mains et à la sueur de leur front les édifices coloniaux furent les vassaux ? Les Indiens n’avaient-ils pas édifié leurs temples ? Le Conseil municipal demanda qu’ils fussent les artisans de la grande œuvre de la Cathédrale. Doublement asservis, à la fois sujets et objets de l’architecture coloniale. Héritiers d’une splendide et singulière tradition architecturale, les Indiens soumirent leurs impulsions plastiques à des canons imposés. Mais ils surent appliquer leur griffe sur les œuvres qu’ils réalisèrent de leurs mains : signes, couleurs, ornements d’indigènes s’immiscent de façon subtile et peut-être involontaire dans les constructions chrétiennes. Un art que Moreno Villa a baptisé heureusement du nom de tequitqui, « tributaire » en langue nahualt, sur le modèle de mudéjar en langue arabe. Un art dominé qui donne à l’art dominant l’énergie — toujours surprenante — du mélange et de la symbiose.

Le protagoniste inconnu du Partage des eaux reste stupéfait devant l’image insolite d’un ange jouant des maracas. Carpentier parle par sa bouche : « Un ange et une paire de maracas n’avaient en soi rien d’originaux. Mais un ange jouant des maracas, sculpté sur le tympa d’une église incendiée, je n’avais jamais vu ça ailleurs. »


Gonzalo Celorio, Le Voyage sédentaire
Temps captif. La Cathédrale de Mexico (I, VIII)
Atelier du Gué éditions

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