jeudi 2 février 2017

extrait du journal - Pointe de Pern, Roselyne Sibille

« Les rochers indifférents sont concentrés à l’intérieur d’eux-mêmes ; ils ont tellement de temps ; ils sont le temps. Rien ne leur importe, les forces mobiles passent, leurs forces stables restent immobiles, en repères.

L’océan donne à l’espace une vie du léger, poudre d’eau qui plane comme un rideau de souffle matérialisé. L’eau de surface crée des dentelles, des guirlandes, des fantaisies, des douceurs turquoises, des lames d’argent insaisissables, des festons. Les rochers sont, invariables dans leur bure fissurée, lacérés de coups de hache définitifs, juste arrondis, comme certains nez. Ils semblent des ancres géantes indéfinies, adoucis de lichens verts, rêches, rudes, pâles, rongés aussi de taches orangées, moisissures d’un soleil rouillé.

Et l’eau se dévêt sans fin de sa peau souple, insatisfaite, revenant à la charge. Elle respire, ample, elle essaie, se reprend, renaît, reflue, se reproduit, explose avec d’autres rages, se rabat, recule, s’emmêle, se mêle, se mélange, redescend, humble, en catimini de bulles, submerge les rochers, victoires piaffantes, hennissantes, dévale les blocs en cascades, Niagaras minuscules, multiples, dégorgeant à plein, sans savoir que déjà la vague renvoie un fouet d’eau aéré de blanc. (...) »


Roselyne Sibille, Pointe de Pern (extrait)
paru dans le Jdmp n°4, 2016

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