samedi 11 mars 2017

cadran terrestre n°9 : "J'aime mon pays..."


J’aime mon pays.
J’ai marché sous ses platanes,
j’ai dormi dans ses prisons.
Seuls dissipent mon cafard
son tabac et ses chansons.


Mon pays :
Bedrettine, Sinan, Younous Emré.
Les coupoles de plomb et les cheminées d’usine
sont l’oeuvre de mon peuple,
qui sait si bien rire de tout,
en douce.


Mon pays,
il est immense, mon pays,
on n’en finirait pas de le parcourir, vous semble-t-il.
Andrinople et Smyrne et Marache,
Trébizonde et Erzouroum.
Le plateau d’Erzouroum, je ne le connais que par ses chansons.
Et j’ai honte
de n’avoir jamais franchi le Taurus,
pour aller vers le sud,
vers les cueilleurs de coton.


Mon pays :
des trains et des chameaux, des Fords et des ânes chétifs,
des peupliers,
des saules,
une terre rougeâtres.


Mon pays :
ses forêts de sapins, ses eaux si douces,
ses lacs de montagne où nagent les truites
— truites d’un livre, sans écailles,
au corp d’argent qui rougeoie,
du lac d’Abant.


Mon pays :
les chèvres de la plaine d’Ankara,
l’éclat de leurs longs poils blonds et soyeux,
les grasses noisettes de Giressoun,
et les pommes d’Amassa,
aux joues rouges et au parfum de musc.


Et le olives,
et les figues,
et les melons,
et les raisins aux grappes bigarrées,
et les charrues de bois,
et les boeufs noirs.
Et puis,
les hommes de cette terre,
laborieux, honnêtes, courageux,
enfants admiratifs et joyeux,
devant tout ce qui est beau et ce qui est bon,
le ventre creux,
presque esclaves,
les hommes de ma terre…


Nâzim Hikmet, Paysages Humains
trad. Munevver Andaç 
p.366 - 367, éd. François Maspero

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